Logo officiel de Juliette de Saint Rémy, artiste de musique électronique basée à Bordeaux.

Il arrive qu’une chanson soit trop grande pour une seule version. Hermaphroditys, le morceau que Juliette de Saint Rémy consacre au mythe grec de la fusion éternelle, en est l’exemple le plus direct dans son album Day by Day, Step by Step. La chanson existe en deux formes distinctes — non pas comme une variante commerciale ou un simple remix, mais comme deux lectures d’une même vérité émotionnelle, abordées par des chemins opposés.

Comprendre comment ces deux versions ont été conçues, c’est comprendre quelque chose d’essentiel sur la façon dont Juliette de Saint Rémy pense la création musicale.

La harpe comme socle

Si les deux versions partagent un élément, c’est la harpe. Elle traverse Hermaphroditys de bout en bout, dans la version électronique comme dans la version acoustique. Ce n’est pas un choix anodin.

La harpe est l’un des instruments les plus anciens de la musique occidentale — et l’un des plus directement associés à l’eau, au sacré, à l’entre-deux mondes. Dans le mythe d’Hermaphrodite, la source où Salmacis attend est un espace de passage : entre le monde ordinaire et le monde des transformations, entre l’individuel et le fusionnel. La harpe incarne cet espace. Elle n’est pas décorative — elle est structurelle. C’est elle qui ancre le récit dans l’archaïque, qui rappelle que ce dont la chanson parle existait bien avant nous.

Pour Juliette de Saint Rémy, autodidacte en production, le choix d’un instrument aussi chargé symboliquement n’est jamais arbitraire. Chaque son dans sa musique porte une intention narrative.

La version électronique : l’absorption

La version album d’Hermaphroditys est puissante. Les beats électroniques s’enroulent autour de la harpe, construisent une densité progressive, créent un espace sonore dans lequel tout le reste disparaît.

C’est précisément l’effet recherché. Juliette de Saint Rémy voulait que les auditeurs soient embarqués dans le mythe — absorbés par la musique jusqu’à ce que plus rien n’existe autour d’eux. Pas d’espace pour les pensées parasites, pas de distance possible avec Salmacis et son désir. L’auditeur est dans la source. L’auditeur est dans la chanson.

Cette intention d’immersion totale se traduit concrètement dans les choix de production : la texture électronique ne sert pas de décor à la harpe, elle se fond avec elle. Les deux matières sonores s’interpénètrent, symbolisant musicalement la fusion qui est au cœur du mythe. Le mixage lui-même devient métaphore.

Il y a quelque chose d’hypnotique dans la répétition du refrain — « Will you forgive my desire to merge with you forever ? » — qui fonctionne comme une incantation. Le retour cyclique de cette phrase n’est pas une convention pop : c’est le temps mythologique, celui du rituel, celui de la prière qui se répète jusqu’à être entendue.

La version acoustique : le sépia

Hermaphroditys Acoustic Mix est une tout autre proposition. La production est réduite à trois éléments : la harpe, deux clarinettes, et la voix de Juliette de Saint Rémy.

Le BPM ralentit. L’espace s’ouvre. Ce qui était une absorption devient une contemplation.

Quand Juliette de Saint Rémy pense à cette version, l’image qui lui vient est celle du sépia. Pas la nostalgie sucrée des films de famille — quelque chose de plus mélancolique, de plus intime. La couleur d’un souvenir qui s’estompe, ou d’une mémoire qu’on sait ne jamais pouvoir tout à fait atteindre.

Les deux clarinettes ajoutent une dimension charnelle et humaine à ce que la version électronique traitait dans l’abstraction. Le bois des clarinettes contre les cordes de la harpe — c’est un dialogue entre deux antiquités, deux façons d’être seul·e ensemble. La voix, plus exposée que dans la version album, n’a nulle part où se cacher.

C’est peut-être là la différence fondamentale entre les deux versions : la version électronique fait disparaître l’auditeur dans le mythe ; la version acoustique laisse le mythe résonner en lui, longtemps après la dernière note.

Composer en autodidacte : l’instinct comme méthode

Juliette de Saint Rémy est une productrice autodidacte. Elle ne vient pas du conservatoire ni d’une école de production. Elle vient de l’écoute, de l’expérimentation, d’une curiosité qui précède toujours la technique.

Ce mode de travail a des conséquences directes sur la façon dont ses chansons sont construites. Rien ne vient d’une règle apprise — tout vient d’une nécessité ressentie. La harpe dans Hermaphroditys n’est pas là parce qu’un manuel de composition l’aurait prescrit pour un morceau en La mineur. Elle est là parce que le mythe de Salmacis l’exigeait. Les clarinettes dans la version acoustique ne sont pas là pour remplir un espace — elles sont là parce que le sépia avait besoin d’une voix humaine en plus.

Cette démarche — partir de l’image, de la vérité émotionnelle, puis trouver le son qui la porte — est caractéristique de l’univers de Juliette de Saint Rémy. La production ne précède pas l’intention. Elle la suit, elle la sert, elle l’amplifie.

Deux versions, une seule vérité

Il serait tentant de hiérarchiser — de dire que l’une des versions est « meilleure » que l’autre, plus complète, plus définitive. Ce serait rater l’essentiel.

Hermaphroditys et Hermaphroditys Acoustic Mix ne sont pas en compétition. Elles sont en dialogue. La première absorbe ; la seconde laisse trace. La première dit : tu es dans le mythe. La seconde dit : le mythe était en toi depuis le début.

C’est peut-être la définition la plus juste de ce que Juliette de Saint Rémy cherche dans sa musique : non pas raconter des histoires, mais créer des conditions dans lesquelles les auditeurs retrouvent des vérités qu’ils portaient sans le savoir.

La harpe joue. La source attend. Salmacis regarde Hermaphrodite dans le reflet de l’eau.

Les deux versions commencent là.

À lire aussi : Hermaphroditys, la fusion éternelle · le diptyque en clips.

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