Logo officiel de Juliette de Saint Rémy, artiste de musique électronique basée à Bordeaux.

Les mythes grecs ne survivent pas depuis trois mille ans par hasard. S’ils traversent les siècles, c’est parce qu’ils nomment des vérités psychologiques que chaque époque redécouvre à sa façon. Le mythe d’Hermaphrodite — deux corps qui ne font plus qu’un, pour l’éternité — est l’un de ces récits qui semblent parler d’autre chose que de ce qu’ils racontent. En apparence, c’est une histoire de transformation. En réalité, c’est une cartographie du désir humain le plus fondamental.

Hermaphroditys, de Juliette de Saint Rémy, l’a compris. En musicienne qui explore ces questions à travers la forme sonore, elle a construit un morceau qui ne se contente pas de mettre un mythe en musique — il le fait penser. Il révèle, par sa texture et sa structure même, les mécanismes psychologiques que le mythe met en scène.

Le désir de fusion : une des formes les plus archaïques du lien

Dans le refrain d’Hermaphroditys, Salmacis pose une question qui n’attend pas de réponse — ou plutôt, dont la réponse est déjà contenue dans la question elle-même :

« Will you forgive my desire to merge with you forever ? »

Ce désir de fusion — de disparaître dans l’autre, de ne plus souffrir de la séparation entre soi et ce que l’on aime — est l’une des expériences les plus universellement documentées dans la psychologie de l’attachement. Les recherches sur le développement de l’enfant ont montré que le lien primaire entre un nourrisson et son soignant repose précisément sur une forme de symbiose : avant que le moi se constitue, il y a une fusion, une indistinction entre soi et l’autre.

L’amour, pour certains, reste hanté par cette expérience originelle. Le désir de Salmacis n’est pas irrationnel — il est humain, profondément. Ce qu’il y a d’excessif dans ce désir (et que Salmacis elle-même reconnaît en demandant pardon), c’est seulement le fait de vouloir que cet état dure, qu’il devienne permanent, qu’il ne soit jamais rompu.

La musique d’Hermaphroditys traduit cela structurellement. La répétition cyclique du refrain imite le fonctionnement d’une pensée obsédante — ce retour inévitable à la même phrase, au même désir, comme si l’esprit ne pouvait pas s’en détacher. Ce n’est pas une convention formelle : c’est une logique psychologique mise en son.

L’androgynie : une figure de réconciliation

Le mythe d’Hermaphrodite est l’un des rares récits antiques qui présente l’androgynie non pas comme une malédiction ou une anomalie, mais comme un état de résolution — une paix atteinte après la fusion des contraires.

Dans la tradition symbolique grecque, l’androgyne représente la complétude. Aristophane, dans Le Banquet de Platon, décrit les êtres humains originels comme des sphères composées de deux corps fusionnés — mâle-femelle, mâle-mâle, femelle-femelle. Les dieux, effrayés par leur puissance, les ont séparés. L’amour serait alors le nom de cette nostalgie : le désir de retrouver l’unité perdue.

Cette figure de l’androgyne comme complétude réconciliée est au cÅ“ur d’Hermaphroditys. La chanson ne traite pas l’androgynie comme un problème d’identité à résoudre, mais comme un horizon — quelque chose à atteindre, pas à fuir. Dans la logique du mythe, la transformation d’Hermaphrodite n’est pas une violence subie : c’est une métamorphose vers quelque chose de plus divin.

En tant que musicienne, Juliette de Saint Rémy porte cette idée dans sa voix même — grave, singulière, ni tout à fait dans les cases attendues d’une voix féminine ni d’une voix masculine. Une voix qui explore l’espace entre les catégories, plutôt que de s’y conformer.

Le narcissisme comme commencement

Il y a une dimension que le mythe d’Hermaphrodite signale discrètement, et qu’Hermaphroditys n’esquive pas : le narcissisme.

Dans les Métamorphoses d’Ovide, la première image d’Hermaphrodite est celle d’un jeune homme qui admire sa propre beauté dans le reflet de l’eau. Salmacis tombe amoureuse de quelqu’un qui se regarde lui-même. Ce n’est pas une coïncidence narrative — c’est une observation psychologique lucide.

Le désir fusionnel s’adresse souvent à quelqu’un perçu comme un double idéal : un autre-soi, un reflet de ce qu’on voudrait être ou avoir été. Salmacis ne veut pas simplement être avec Hermaphrodite — elle veut devenir lui, et lui faire devenir elle. La fusion qu’elle demande n’est pas une possession mais une dissolution mutuelle.

Juliette de Saint Rémy, dans ses paroles, ne condamne pas ce désir — elle le présente tel qu’il est, dans toute son ambivalence. Il y a quelque chose de grandiose dans le désir de Salmacis, quelque chose qui dépasse le simple amour romantique pour toucher à la question de l’identité elle-même.

La musique comme espace du mythe intérieur

Ce qui rend Hermaphroditys particulièrement juste du point de vue de la rencontre entre musique et psychologie, c’est la façon dont la forme sonore elle-même reproduit les dynamiques psychologiques à l’Å“uvre.

La version électronique absorbe l’auditeur — elle crée ce que l’on pourrait appeler une dissolution des frontières perceptives. Le monde extérieur s’efface. Il n’y a plus que la musique. C’est, structurellement, ce que Salmacis cherche : un état dans lequel le moi individuel cesse d’être une limite, dans lequel la frontière entre soi et l’autre devient poreuse.

La version acoustique, elle, produit un effet différent : une mélancolie douce, une réminiscence. Comme si la fusion avait eu lieu et qu’on en regardait les traces — en sépia. Cet effet nostalgique correspond à une autre vérité psychologique : la fusion, quand elle se réalise, laisse toujours une trace de deuil. On ne peut pas s’unir à quelqu’un sans perdre quelque chose de soi.

Les deux versions d’Hermaphroditys ne racontent pas la même chose. Elles racontent deux moments d’un même processus : avant et après la transformation.

Les mythes comme outils de connaissance

En explorant ces thèmes, Juliette de Saint Rémy fait quelque chose que la musicologie et l’anthropologie ont longuement étudié : elle utilise le mythe comme un outil de connaissance de soi et de l’autre.

Les récits mythologiques ne sont pas des fictions. Ce sont des structures symboliques qui permettent de penser l’impensable — les forces qui dépassent le langage ordinaire, les désirs qui débordent les catégories rationnelles, les transformations que la vie impose et que le mot seul ne suffit pas à saisir. Le mythe d’Hermaphrodite parle d’attachement, de désir de fusion, de peur de la séparation, de transformation identitaire — autant de thèmes que la psychologie contemporaine explore avec ses propres outils, mais que le mythe formule avec une précision symbolique que la science ne peut pas toujours atteindre.

Hermaphroditys est la démonstration sonore de cette conviction, portée par Juliette de Saint Rémy depuis ses premières écoutes musicales et ses premières heures de grec ancien : les mythes anciens ne nous apprennent pas ce qui s’est passé autrefois. Ils nous apprennent ce qui se passe en nous, maintenant.

À lire aussi : Hermaphroditys, la fusion éternelle · le diptyque en clips.

Sources :

  1. Platon, Le Banquet — discours d’Aristophane (disponible sur wikisource.org)
  2. Bowlby, J., Attachment and Loss (1969) — fondements de la théorie de l’attachement
  3. Wikipédia, « Théorie de l’attachement » — https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_de_l%27attachement
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