Toute chanson est le résultat d’une vie entière d’écoutes, de lectures, de rencontres avec des formes qui ont laissé une empreinte. Hermaphroditys, de Juliette de Saint Rémy, ne fait pas exception — mais ses sources sont particulièrement riches, parce qu’elles viennent de deux directions que l’on n’associe pas toujours : la musique électronique contemporaine et la mythologie grecque antique.
Comment ces deux mondes ont-ils convergé pour donner naissance à ce morceau ? La réponse passe par quelques artistes essentiels, quelques années de grec ancien, et un amour de toujours pour les récits qui n’ont pas vieilli.
Émilie Simon : la rencontre de l’acoustique et de l’électronique
Si l’on cherche une influence musicale directe sur Hermaphroditys, Émilie Simon s’impose immédiatement. Et plus précisément : Lise, le morceau extrait de son premier album éponyme, Émilie Simon (2003), dont Désert est le titre d’ouverture.
Lise est une pièce minimaliste et hypnotique — quelques éléments acoustiques, une texture électronique discrète, une voix qui flotte au-dessus sans jamais forcer. Ce qui fait l’originalité de l’approche d’Émilie Simon, c’est sa façon de laisser les deux mondes coexister sans friction. L’acoustique n’est pas folklorisé, l’électronique n’est pas agressif. Les deux matières sonores trouvent un équilibre rare — intime et contemporain à la fois.
C’est exactement cette logique que Juliette de Saint Rémy transpose dans Hermaphroditys : une harpe qui aurait pu appartenir à l’Antiquité grecque, enveloppée dans une texture électronique qui ancre le mythe dans le présent. L’archaïque et le moderne ne s’affrontent pas — ils se rejoignent, comme Salmacis et Hermaphrodite.
Émilie Simon est l’une des rares artistes françaises à avoir posé ce problème — comment faire sonner la mythologie personnelle avec des outils électroniques — et à l’avoir résolu avec une telle élégance. Pour Juliette de Saint Rémy, cette musique a été une démonstration de possibilité.
Björk : la voix comme territoire mythologique
Björk occupe une place à part dans la généalogie artistique de Juliette de Saint Rémy. Pas seulement comme influence sonore, mais comme modèle d’une certaine façon d’être artiste : habiter une identité singulière jusqu’au bout, sans concession à la normalité.
Ce que Björk a apporté à la musique électronique — et à Juliette de Saint Rémy — c’est la démonstration que la voix peut être un instrument aussi étrange, aussi transformé, aussi porteur de mythologie que n’importe quel synthétiseur. Björk ne chante pas des chansons — elle incarne des archétypes. Elle est la nature, la machine, l’affect pur.
Dans Hermaphroditys, la voix grave de Juliette de Saint Rémy porte quelque chose de cette même étrangeté assumée. Une voix qui n’entre pas dans les cases attendues d’une voix féminine — qui est à la fois puissante et vulnérable, terrestre et spectrale. Chez Björk, cette singularité vocale n’est jamais présentée comme un défaut à corriger, mais comme une force à explorer. Hermaphroditys hérite de cette conviction.
Les Chevaliers du Zodiaque : la mythologie grecque comme langue maternelle
Il y a, dans le rapport de Juliette de Saint Rémy à la mythologie grecque, quelque chose qui précède l’académisme. Avant le grec ancien du lycée et de l’université, il y avait les Chevaliers du Zodiaque.
Cette série d’animation japonaise, créée par Masami Kurumada, est une relecture contemporaine de la mythologie grecque : Athéna, Poséidon, les douze maisons du Zodiaque, les combats cosmiques entre forces divines. Elle a introduit une génération entière aux noms, aux symboles et aux logiques des mythes grecs — pas comme une discipline scolaire, mais comme un univers vivant, dramatique, peuplé de figures qui comptent.
Pour Juliette de Saint Rémy, c’est par là que tout a commencé. La mythologie n’est pas une référence culturelle qu’elle mobilise pour donner de la profondeur à sa musique — elle fait partie de son imaginaire depuis l’enfance. Hermaphrodite, Salmacis, les Métamorphoses d’Ovide : ces figures sont arrivées naturellement, parce qu’elles correspondaient à quelque chose qu’elle cherchait à dire.
Cinq ans de grec ancien : les mythes comme langue intérieure
À côté de cette entrée populaire dans la mythologie, Juliette de Saint Rémy a aussi emprunté le chemin académique. Cinq années de grec ancien ont affûté sa lecture des textes originaux — les Métamorphoses d’Ovide, Le Banquet de Platon, les tragédies d’Eschyle et Sophocle.
Ce n’est pas anodin. Lire les mythes en langue originale (ou du moins dans une proximité linguistique réelle avec les textes sources), c’est accéder à des nuances que les traductions effacent souvent. Le mot grec eros n’est pas exactement « amour » — c’est un désir qui déstabilise, qui transforme, qui est presque une force cosmique. La métamorphose chez Ovide n’est pas un simple changement de forme — c’est la nature profonde qui trouve enfin son expression visible.
Ce bagage change la façon dont Juliette de Saint Rémy travaille les thèmes mythologiques. Elle ne les utilise pas comme décor — elle les habite. Hermaphroditys n’est pas « une chanson inspirée de la mythologie grecque » au sens superficiel. C’est une chanson qui pense en mythologie, qui utilise la logique symbolique des mythes pour dire quelque chose que la psychologie contemporaine dirait différemment, et sans doute moins bien.
Une généalogie cohérente
Émilie Simon, Björk, les Chevaliers du Zodiaque, le grec ancien : ces sources semblent disparates à première lecture. En réalité, elles convergent toutes vers la même question, celle que Juliette de Saint Rémy pose inlassablement dans sa musique : comment la forme sonore peut-elle porter une vérité intérieure que les mots seuls ne suffisent pas à dire ?
Émilie Simon a montré que l’acoustique et l’électronique peuvent fusionner sans se trahir. Björk a montré que la singularité vocale est une force, pas un obstacle. Les Chevaliers du Zodiaque et le grec ancien ont fourni un réservoir symbolique d’une richesse incomparable.
Hermaphroditys est le résultat de tout ça — une chanson qui sait d’où elle vient, et qui n’a donc pas peur d’aller loin.
À lire aussi : Hermaphroditys : deux versions, une même source · toute la musique.
Sources :
- Wikipédia, « Émilie Simon » — https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89milie_Simon
- Wikipédia, « Les Chevaliers du Zodiaque » — https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Chevaliers_du_Zodiaque
- Ovide, Métamorphoses — wikisource.org


