Introduction
Dans la mythologie grecque, rares sont les récits qui touchent à la fois à l’amour absolu, à l’identité et à la transformation irréversible du soi. Le mythe d’Hermaphrodite en fait partie — et c’est précisément pour cela que Juliette de Saint Rémy en a fait la matière de l’une des chansons les plus habitées de son album Day by Day, Step by Step.
Hermaphroditys n’est pas une chanson sur l’amour romantique au sens ordinaire. C’est une plongée dans un désir mythologique : celui de Salmacis, nymphe de la source, pour le fils d’Hermès et d’Aphrodite — si beau, si singulier, qu’elle demande aux dieux de les unir pour l’éternité. Une prière exaucée. Une fusion irréversible. Une paix qui ne ressemble à aucune autre.
Juliette de Saint Rémy choisit de donner voix à Salmacis — celle que la tradition relègue souvent au rang de figure secondaire, voire d’obsessionnelle. Ici, c’est elle qui parle. C’est elle qui porte le mythe. Et cette décision change tout.
Processus créatif
Hermaphroditys existe en deux versions, et cette dualité n’est pas un accident — elle reflète l’ambivalence centrale du mythe lui-même.
La version électronique est puissante, expansive. La harpe traverse le morceau de bout en bout : fil conducteur qui ancre le récit dans l’archaïque, dans l’eau, dans l’antique. Autour d’elle, une texture électronique hypnotique, presque rituelle, construit un espace dans lequel le monde extérieur disparaît progressivement. Juliette de Saint Rémy voulait que cette version absorbe — que l’auditeur se retrouve seul dans la source sacrée avec Salmacis et Hermaphrodite, sans issue possible, sans autre réalité que la musique.
La version acoustique (Hermaphroditys Acoustic Mix) réduit l’espace sonore à l’essentiel : la harpe, deux clarinettes, et la voix. Le tempo ralentit. Ce qui était immersion totale devient réminiscence. L’image qui vient à l’esprit est celle du sépia — non pas la nostalgie douce, mais quelque chose de plus mélancolique, de plus intime. Comme si la fusion avait déjà eu lieu, et qu’on en regardait les contours depuis l’autre côté du temps.
Cette double vision du même mythe — l’électronique qui absorbe, l’acoustique qui émeut — est l’une des signatures de l’univers de Juliette de Saint Rémy : explorer un même territoire émotionnel par des textures opposées.
Analyse des paroles
La chanson s’ouvre sur le regard de Salmacis. Elle observe Hermaphrodite, fascinée par cette beauté qui se contemple dans le reflet de l’eau :
« Beautiful boy, I watch you
Admiring yourself in the reflection of water lake
You’re so brilliant, that I fall in love with you directly, directly. »
Ce n’est pas une séduction ordinaire. Salmacis ne cherche pas à conquérir — elle est déjà perdue. La répétition du mot « directly » agit comme une chute libre, comme si la décision d’aimer avait précédé la rencontre elle-même.
Le refrain transforme ce désir en rituel. Répétitif, hypnotique, il fonctionne comme une incantation — une prière adressée aux dieux :
« Hermaphroditys,
Will you forgive my desire to merge with you forever? Forever
Hermaphroditys
Will you forgive loss of liberty for that become finally? Finally. »
Le mot « forgive » est central. Salmacis ne revendique pas son désir — elle en demande le pardon. Elle sait que ce qu’elle veut est excessif, transgressif. Mais elle le veut quand même. Cette tension entre la conscience de la démesure et l’impossibilité d’y renoncer est l’une des plus anciennes définitions du hubris dans la pensée grecque.
La résolution arrive avec les dieux :
« By the will of Gods,
Here we are merged
Crossed a man and woman
For all eternity. »
La fusion est accomplie. Ce n’est pas une fin — c’est une transformation. Un être nouveau, ni tout à fait l’un ni tout à fait l’autre, éternel dans sa dualité résolue.
Musique et psychologie
Hermaphroditys explore trois thèmes que Juliette de Saint Rémy traite en musicienne, à travers la forme et le son autant que par les mots.
Le désir de fusion. Le désir de Salmacis n’est pas seulement amoureux — c’est un désir d’unité totale, de disparaître dans l’autre pour ne plus souffrir de la séparation. La psychologie de l’attachement nomme ce besoin parmi les plus archaïques : celui d’un lien si complet qu’il efface les frontières entre soi et l’autre. La musique traduit cela par ses textures mêmes : la harpe et l’électronique ne s’affrontent pas, ils se fondent.
L’androgynie comme résolution. Le mythe d’Hermaphrodite est l’un des rares récits antiques où l’ambiguïté de genre n’est pas une malédiction mais une paix — un état atteint après la fusion des contraires. Dans Hermaphroditys, la voix grave et singulière de Juliette de Saint Rémy porte naturellement cette ambivalence. La chanson ne parle pas de genre comme d’un problème à résoudre, mais comme d’un espace d’exploration, peut-être même de libération.
Le mythe comme miroir du présent. Les mythes grecs ne sont pas des histoires périmées. Juliette de Saint Rémy, qui a étudié le grec ancien pendant cinq ans, le sait intimement : ces récits traversent les siècles parce qu’ils nomment des vérités que la langue ordinaire ne sait pas toujours formuler. Le mythe de Salmacis parle de narcissisme, d’attachement, de la peur de rester seul·e, de la paix que certains cherchent dans la dissolution du moi. Hermaphroditys en est la démonstration sonore.
Inspirations et influences
Hermaphroditys convoque plusieurs sources que Juliette de Saint Rémy porte depuis longtemps.
Émilie Simon est une présence directe dans la conception sonore du morceau. Sa chanson Lise, issue de son premier album éponyme Émilie Simon (2003, dont Désert est le titre d’ouverture), a particulièrement influencé la manière dont Hermaphroditys articule l’acoustique et l’électronique — cette façon de laisser un instrument traditionnel flotter dans un espace sonore contemporain, sans que l’un écrase l’autre.
Björk figure également dans la généalogie de la pièce. L’approche de la voix comme instrument mythologique, la façon d’habiter une figure sans la réduire à ses contours conventionnels — ces intuitions font partie du vocabulaire que Juliette de Saint Rémy a développé en l’écoutant.
La mythologie grecque est ici une source vivante, pas académique. Juliette de Saint Rémy a grandi avec les récits antiques comme d’autres grandissent avec des romans — via les Chevaliers du Zodiaque et cinq années de grec ancien, elle a développé un rapport presque physique à ces figures. Hermaphrodite, Salmacis : pas des personnages de manuel, mais des vérités humaines habillées en mythes.
Aspects mythologiques et spirituels
Le mythe d’Hermaphrodite et Salmacis est issu des Métamorphoses d’Ovide (Livre IV). Hermaphrodite, fils d’Hermès et Aphrodite, est un jeune homme d’une beauté extraordinaire. Salmacis, nymphe d’une source en Carie, tombe amoureuse de lui au premier regard. Il la repousse. Elle demande aux dieux de les unir pour l’éternité. Les dieux l’exaucent : leurs corps se fondent en un seul être androgyne.
Ce que Juliette de Saint Rémy fait de ce mythe est particulièrement juste : elle choisit le point de vue de Salmacis, souvent perçue comme la coupable de l’histoire. Dans Hermaphroditys, Salmacis n’est pas une prédatrice — elle est une figure de dévotion absolue, capable de voir dans la fusion quelque chose de plus grand que l’amour ordinaire : une libération du désir lui-même, une transformation vers quelque chose de plus divin.
Le mythe parle aussi de ce que les Grecs nommaient androgynos — l’être unifié des origines, tel qu’Aristophane le décrit dans Le Banquet de Platon. L’amour serait alors le nom de cette nostalgie : le désir de retrouver l’unité perdue. La fusion entre Salmacis et Hermaphrodite ne punit pas — elle accomplit.
Il y a dans cette lecture quelque chose d’universel : l’idée que certaines formes d’amour cherchent moins à posséder qu’à disparaître, à se dissoudre dans l’autre pour atteindre une paix que l’individu seul ne peut pas connaître. C’est ce que Hermaphroditys laisse résonner, longtemps après la dernière note.
Conclusion
Avec Hermaphroditys, Juliette de Saint Rémy compose bien plus qu’une chanson inspirée de la mythologie. Elle crée un espace sonore dans lequel un mythe millénaire redevient actuel — non pas parce qu’on l’a modernisé, mais parce qu’on l’a laissé parler.
La harpe est là depuis le début. La voix de Salmacis aussi. La fusion est en cours.
À lire aussi : Hermaphroditys : deux versions, une même source · le diptyque en clips.
Sources :
- Ovide, Métamorphoses, Livre IV — wikisource.org
- Wikipédia, « Hermaphrodite (mythologie) » — https://fr.wikipedia.org/wiki/Hermaphrodite_(mythologie)
- Platon, Le Banquet — discours d’Aristophane sur l’androgyne originel


